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QUAND LA CONVERSATION SE DESSINE

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Il nous arrive parfois d’interpeller les arbres. Qu'on les flatte ou qu'on les invective, c'est souvent sous le coup d’un trop grand bonheur, d’une trop forte colère.

Face à nos apostrophes, ils restent sans voix. Quant à tenir conversation avec eux, n'y songez pas. Il faudrait des circonstances extraordinaires et toutes les espèces ne s’y prêtent pas !

Au dehors, le monde était suspendu, enseveli dans un silence de mort. Les hommes ne se côtoyaient plus. Moi d’habitude si silencieux, j’éprouvais le besoin de m’épancher. Parler des absences trop longues, des éloignements trop grands, des empêchements trop douloureux. Confier aussi ma crainte que certains êtres chers partent avant que je n’aie pu leur dire adieu.

Alors, en quête de consolation, j’ai commencé à me promener chaque jour dans l’immense jardin provençal entourant ma maison.

Toutes les essences y cohabitent : l’olivier, le figuier, le chêne vert, le pin parasol, le cyprès et même des cactus géants. Je déambulais entre les arbres trainant mon âme en peine. Je leur égrenais le nom des êtres, des lieux, des goûts et des sons qui me manquaient. Face à mon incantation, ils demeuraient mutiques. Je me suis mis à écouter plus attentivement leur silence. Il m’est alors apparu qu’il n’était pas causé par de l’indifférence mais provenait d’une tristesse infinie. A force de les observer, j’ai enfin compris qu’à l’affliction, s’ajoutait un autre sentiment plus douloureux encore : la terreur de se retrouver seuls au monde, quand les hommes, décimés par la maladie, auraient disparu de l’univers.

Pour comprendre les arbres et leur parler, il faut devenir arbre soi-même. L’immobilité, le silence, le retranchement subis m’offraient la possibilité d’opérer cette métamorphose.

Je me suis alors approché de toi, platane séculaire, trônant au milieu du jardin. Je voyais bien que mes connaissances d’homme ne me servaient à rien pour lier connaissance. Tu avais tant de choses à m’apprendre. Ton génie végétal t’avait permis de t’adapter et de survivre à tant de désastres. Mais comment engager la conversation ? A la façon dont tu me scrutais, je sentais qu’il me faudrait tout d’abord t’apprivoiser. Pour me présenter et gagner ta confiance, je n’ai trouvé qu’un seul moyen, te représenter !

J’ai organisé, en conséquence, les rituels de nos rendez-vous quotidiens. Je choisissais une heure, une lumière, une perspective pour te figurer. Cela débutait toujours par une longue contemplation. Je m’efforçais d’embrasser du regard l’ensemble de ta frondaison, tout en m’attachant, au moindre détail de chaque branche. Nos premiers échanges furent hésitants Je voyais bien que tu te méfiais de moi. Combien de fois, en t’esquissant, ai-je été pris de doutes et parfois des repentirs sur mon carnet à dessins. A un moment donné, notre lien s’est établi plus franchement. Tu t’es abandonné à mon regard et sans doute, moi aussi, t’ai-je mieux regardé. Tu m’as enseigné progressivement la langue des arbres. Celle qui permet de s’entretenir avec tes autres semblables mais aussi de dialoguer avec les génies du jardin et les éléments qui le traversent : soleil, vent, pluie, grêle, gelée, brume. Alors, grâce à ce dialogue, je suis devenu un peu plus arbre moi-même.

Une conversation s'est dessinée entre nous et, très vite, j'ai commencé à m'entretenir avec tes autres frères du jardin. Puis, j’ai élargi ce dialogue à tous les arbres peuplant mon imaginaire : arbres de mon enfance, de mes montagnes, de mes lectures, de mes peintures, de mes rêves paisibles et hallucinés, …

Ces dessins et ces textes sont les traces de nos échanges fraternels. 

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